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 On ne voit jamais en l’´autre, mon ami, que ce qui est en soi. On ne voit jamais en l’´autre, mon ami, que ce qui est en soi. On ne voit jamais en l’´autre, mon ami, que ce qui est en soi.

On ne voit jamais en l’´autre, mon ami, que ce qui est en soi.

La Princesse dont le Roi avait jadis croisé le troublant regard lors d’´un bal donné en son honneur était elle-même devenue Reine.

Si, dans les premiers temps, elle avait essayé de rendre heureux son époux puisque c’´était là le rôle qui lui avait été dévolu, force lui fut de constater que, toute Reine qu’'elle était, elle n’´en avait pas le pouvoir. Quoi qu’'elle fasse, en effet, qui puisse contenter le souverain n’'évitait jamais à Sa Majesté de toujours manquer de quelque chose.

La Reine en avait pris son parti et avait résolu de simplement rayonner sa joie de vivre, en gageant que peut-être celle-ci déteindrait quelque peu sur la personne de son mari. Si, de temps à autre, elle avait eu l’impression d’'y réussir, ce n’´était plus arrivé depuis que le Roi avait enterré son fidèle Serviteur. Il ne parvenait pas, en effet, à sortir du désespoir dans lequel la quête de Dieu le plongeait.

Du jour où il avait pris conscience du manque de Dieu, le monarque n’'avait eu de cesse de vouloir le trouver. Ainsi le chercha-t-il en passant des mois dans la grande chapelle du palais, en s’´entourant des plus grands docteurs de la foi, en lisant pendant des nuits entières entre les lignes des plus anciennes écritures et en parcourant son royaume pour y contempler les représentations que les hommes en avaient fait.

Mais il avait beau chercher, partout au-dehors, il ne le trouvait pas.

Un jour qu’'il était au plus mal, la Reine vint près de lui avec une infinie tendresse. Il leva les yeux, rencontra son regard, celui-là même qui l’'avait jadis tant troublé, et lui dit :

« Vous êtes lumineuse, Madame !

- C’'est votre propre lumière que vous voyez en moi, Sire.

- Comment cela ? interrogea le Roi, surpris par l’´étrange réponse que lui faisait sa bien aimée.

- On ne voit jamais en l’´autre, mon ami, que ce qui est en soi.

- Vous êtes trop bonne ! répliqua le monarque.

- Non point, contesta son épouse. Je dis ce qui est vrai et, pour le démontrer, je voudrais, s’'il vous plaît, vous conter une histoire. Une histoire, précisa-t-elle, que votre mère m’a elle-même confiée avant de mourir.

- Soit ! répondit le Roi qui se demandait ce que la Reine Mère avait bien pu raconter à sa belle-fille.

- Il était une fois, commença la première dame du royaume, un bel enfant qui s’´apprêtait à venir au monde sans manquer de rien. La femme qui le portait avec amour savait que la nature généreuse avait doté le fruit de ses entrailles de toutes les grâces et d’´infiniment d’´atouts.

Un jour, cependant, peu de temps avant qu’elle n’´enfante, une fée vint lui rendre visite.

« Femme, lui dit cette fée, l'enfant que tu portes court un grand danger.

- Un grand danger ! répéta, effondrée, la mère. Comment cela se peut-il ?

- Cet enfant, lui dit la visiteuse, est une pure merveille...

- Je sais, je sais, disait en pleurant la mère qui ne voyait pas où l’´apparition voulait en venir.

- Et lorsqu’il va naître, il lui faudra, pour s’´adapter au monde, se couler dans un moule ; un moule si étroit qu’'il ne pourra contenir toute cette merveille. Le fait est, continua la fée, que, pour survivre, il devra y renoncer au risque de la perdre à jamais. »

La mère de l’´enfant, qui sanglotait à chaudes larmes, parvint à articuler quelques mots :

« Que faut-il faire ? demanda-t-elle. Comment éviter qu’'il ne perde la beauté de son âme en s’'adaptant à ce qu’´on attend de lui?

- Confie-moi sa merveille, lui proposa la fée.

- Et qu’´en feras-tu ? s’´inquiéta la mère.

- Sois sans crainte, je la conserverai et je la placerai dans les yeux d’´un de ses semblables où, un jour, sans doute, il se reconnaîtra. »

La mère n’´eut pas d’'autre choix, poursuivit la Reine qui tenait l’´histoire de feu la mère du Roi.

Ainsi l’´enfant naquit privé de ce qu’'il était vraiment. Alors qu'il grandissait, il eut souvent le sentiment que quelque chose lui manquait, sans savoir exactement quoi. Un temps, il crut manquer de poneys, puis il crut manquer de place, puis il crut manquer d’'amis, et d’'air et d’'amour et d’´argent et de reconnaissance et de pouvoir et de temps et de père et de sensations et même de Dieu.

Sa vie durant, précisa la tendre épouse du souverain, il souffrit de toutes sortes de manques sans en trouver aucun dont la satisfaction lui apporte une durable sérénité. »

Le Roi, qui s’´était reconnu, ne parvenait pas à retenir ses larmes.

« Sire, ajouta le Reine, il n’´est d’'autre manque que de qui l’'on est vraiment.

- Et c’´est dans vos yeux, Madame, qu’'il m’´est donné de le voir ! Dans votre regard qui m’´avait tant troublé ! »

La Reine l’´embrassa plus tendrement qu’elle ne l’´avait jamais fait.

« Retirez-vous maintenant, Madame, finit-il par dire, que je puisse tranquillement songer à tout cela.

- Puis-je me permettre encore un mot, mon ami ? demanda-t-elle.

- Dites, je vous en prie.

- J’'aime celui que vous êtes vraiment, Sire. En vous manquant, vous m’´avez tellement manqué.

Jacques Schecroun

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